Foto's door Mayré & Eric Elst, Robby De Smet & Marquis.
L’âne eſt donc un âne, & n’eſt point un cheval dégénéré, un cheval à queue nue ; il n’eſt, ni étranger, ni intrus, ni bâtard ; il a, comme tous les autres animaux, ſa famille, ſon eſpèce et ſon rang ; ſon ſang eſt pur, & quoique ſa nobleſſe ſoit moins illuſtre, elle eſt toute auſſi bonne, toute auſſi ancienne que celle du cheval ; pourquoi donc tant de mépris pour cet animal, ſi bon, ſi patient, ſi ſobre, ſi utile ? Les hommes mépriſeroient-ils juſque dans les animaux, ceux qui les ſervent trop bien & à trop peu de frais ? On donne au cheval de l’éducation, on le ſoigne, on l’inſtruit, on l’exerce, tandis que l’âne, abandonné à la groſſièreté du dernier des valets, ou à la malice des enfans, bien loin d’acquerir, ne peut que perdre par ſon éducation ; & s’il n’avoit pas un grand fonds de bonnes qualités, il les perdroit en effet par la manière dont on le traite : il eſt le jouet, le plaſtron, le bardeau des ruſtres qui le conduiſent le bâton à la main, qui le frappent, le ſurchargent, l’excèdent, ſans précaution, ſans ménagement ; on ne fait pas attention que l’âne ſeroit par lui-même, & pour nous, le premier, le plus beau, le mieux fait, le plus diſtingué des animaux, ſi dans le monde il n’y avoit point de cheval ; il eſt le ſecond au lieu d’être le premier, & par cela ſeul il ſemble n’être plus rien : c’eſt la comparaiſon qui le dégrade ; on le regarde, on le juge, non pas en lui-même, mais relativement au cheval ; on oublie qu’il eſt âne, qu’il a toutes les qualités de ſa nature, tous les dons attachés à ſon eſpèce, & on ne penſe qu’à la figure & aux qualités du cheval, qui lui manquent, & qu’il ne doit pas avoir.
Il eſt de ſon naturel auſſi humble, auſſi patient, auſſi tranquille que le cheval eſt fier, ardent, impétueux ; il ſouffre avec conſtance, et peut-être avec courage, les châtimens & les coups ; il eſt ſobre, & ſur la quantité, & ſur la qualité de la nourriture ; il ſe contente des herbes les plus dures, les plus deſagréables, que le cheval & les autres animaux lui laiſſent et dédaignent ; il eſt fort délicat ſur l’eau, il ne veut boire que de la plus claire & aux ruiſſeaux qui lui ſont connus ; il boit auſſi ſobrement qu’il mange, & n’enfonce point du tout ſon nez dans l’eau par la peur que lui fait, dit-on, l’ombre de ſes oreilles …
Histoire Naturelle, Tome IV, p.391 & 392.